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Jeudi 21 juin 2007
Je pense que vous vous souvenez tous de la grande affaire d'il y a quelques semaines, Endémol qui programmait au Pays Bas une émission de télé réalité où une femme qui mourait devait choisir le candidat qui aurait ses reins à greffer. Concept plutôt nauséeux, vous en conviendrez avec moi. Seulement, à la fin de l'émission en question, surprise : la femme était une actrice et les candidats supportaient la dialyse, tout ça était fictif, dans le seul but de faire réfléchir sur le don d'organes.

Et tout le monde d'être soulagé.

Je ne suis pas sûre de partager ce soulagement à cent pour cent. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, parce que la seule différence entre cette émission, qui se faisait passer pour une vraie mais qui était une fausse, et une émission semblable mais qui aurait été vraie de vraie, se situe au niveau des acteurs (j'entends par acteurs personnes prenant partie, pas personnes endossant un rôle). Pour eux, c'est différent. On n'a effectivement pas fait courir les gens pour plaire à une personne mourante avec comme enjeu leur vie ou leur mort. On n'a pas demandé à une mourante de choisir le candidat qui lui plairait le plus pour donner ses organes. Bien sûr, pour eux, ça fait un monde de différence.

Mais pour les téléspectateurs ?

Pendant tout le déroulement de l'émission, ça n'a fait aucune différence, puisqu'ils ne savaient pas qu'ils regardaient une fiction. Concrètement, ça veut dire que des gens se sont installés devant leur téléviseur après leur repas du soir, ou peut-être avec un plateau télé, et ont regardé pendant, je ne sais pas, une heure, deux, plusieurs de leurs semblables jouer leur survie sur le fait de paraître le meilleur aux yeux d'une mourante. Ont accepté sans problème qu'un greffon soit donné non pas selon des critères de besoin, mais des critères d'affinités personnelles avec la donneuse. Certains ont peut-être dit que c'était injuste, mais ils ont regardé, et donc, quelque part, ils ont cautionné.

Et puis, coup de théâtre, consolation pour les consciences qui ne se sentaient peut-être pas très nettes, tout ça n'était que fiction.

Soit, ça aura permis d'aborder en famille le sujet de la greffe, et ça, c'est une très bonne chose. Je ne pense pas que ça excuse tout. Notamment pas le fait d'avoir incité, on va le dire comme ça, les gens à se repaître de ce genre de spectacle. On peut évoquer la liberté individuelle, dire qu'Endémol n'a pas forcé les gens à regarder, qu'ils l'ont fait de leur propre chef. Ce n'est pas faux. Comme disait Coluche, quand on pense qu'il suffirait qu'on n'en achète pas pour que ça ne se vende plus... Mais je pense quand même qu'une société de production, quelle qu'elle soit, a des responsabilités, et que ce n'est pas parce que le public est capable de regarder qu'il faut forcément produire. Certes, il n'y a eu aucun dégât chez de vrais malades, dans cette histoire. Mais des tas de gens se sont sali la tête, et ça c'était pour de vrai, puisqu'eux ne savaient pas que c'était faux au moment où ils regardaient. Ils ont choisi comme loisir de regarder un jeu parfaitement amoral, sachant que si ils détournaient les yeux ce jeu cesserait d'exister. Dire que ce n'était pas vrai ne remet pas les compteurs à zéro et ne transforme pas Endémol en bonne fée.

Quand on pense que ce genre de choses passe à la télé et qu'Arrêt sur Image s'arrête...

Qu'ajouter à tout ça. Le don d'organe (comme le don de sang, d'ailleurs), est en France forcément gratuit et anonyme sauf dans les cas où on recourt à des proches. Certes, ça peut être un peu triste pour ceux qui voudraient que la famille du donneur connaisse leur gratitude, mais pour cette petite frustration, que de rapports humains biaisés par une dette et au fond malsains on évite... Comment demander à quelqu'un qui meurt ou à sa famille de choisir qui recevra un organe ou pas, qui vivra ou mourra, et sur quels critères ? Comment éviter la corruption, l'intimidation, et donc la loi du plus riche ou du plus fort dans ces cas-là ? Et même si la famille ne choisit pas, mais rencontre le receveur, comment éviter après coup de penser que cet homme nous doit beaucoup puisqu'il nous doit la vie, ou que décidément Papa n'aurait pas aimé redonner la vue à cette femme ? Comment éviter de se sentir terriblement déçu, si après l'effort de ce don la greffe ne prend pas ? Comment éviter la colère si l'ancien alcoolique retombe dans l'alcool après sa greffe de foie ? Non, décidément, je crois que l'anonymat est la meilleure solution. Et je ne saurais évidemment trop vous inciter à parler du don d'organe à vos proches, que vous le souhaitiez ou pas.
publié dans : La vie, l'univers et le reste
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